FIPA 2017

Le 11/02/2017 à 10:27
"FIPA 2017"

Rencontre avec Samuel Bollendorf

La Parade est une fable bien réelle. C’est l’histoire de Cloclo n° 18, majorette, de Jonathan, adepte de tuning, de Freddy, éleveur de coqs de combats et de Gros Bleu, le pigeon voyageur, qui au rythme de l’harmonie d’Oignies et sous le regard bienveillant des géants, vivent leurs passions héritées des traditions ouvrières du Nord. Loin de l’image sociale réductrice et des préjugés, Mehdi Ahoudig et Samuel Bollendorff voient dans cette survivance une génération portée par l’espoir.

Réalisateur : Mehdi Ahoudig, Samuel Bollendorff
Auteur-scénariste : Mehdi Ahoudig, Samuel Bollendorff
Musique : Thierry Deleyurelle
Narrateur : François Morel
Image : Samuel Bollendorff
Son : Mehdi Ahoudig
Montage : Mehdi Ahoudig, Samuel Bollendorff


Entretien avec Samuel Bollendorff - FIPA 2017 par Master-Pro-documentaire

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Le 08/02/2017 à 12:58
"FIPA 2017"

An Insignificant Man

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Le film « An insignificant man » est un véritable trailer politique qui nous entraine au cœur de la campagne électorale d’un jeune Parti indien Le Aam Aadmi Party. Cette formation, créée en novembre 2012, s’est en effet imposée au centre du jeu politique en quelques mois seulement. AAP a même réussi à prendre la tête du gouvernement de l’État de New Delhi en décembre 2013 alors qu’il n’avait encore jamais disputé d’élection. Cette conquête du parlement régional de Delhi par ce parti qui porte comme principale revendication la fin de la corruption et de profonde valeur démocratique pourrait peut-être nous refaire croire aux vieux rêves démocratiques.

Ce que nous donnent à voir en 100 min des 400h de rushs, la réalisatrice Khushboo Ranka et le réalisateur Vinay Shukla nous happe complètement.

Nous suivons cette campagne trépidante en s’attachant aux personnalités et aux idéaux que défendent ces personnes. Englouti dans cette narration, notre doute est immense face aux possibilités que ce parti puisse renverser les deux grandes parties traditionnelles. Du doute nous passons à l’inquiétude car plus le film avance plus nous sommes proches de ces personnes et attachés à leurs combats.

Le film avance et l’on perçoit une possible victoire. D’imaginer que cette utopie puisse devenir réalité m’a fait basculer tout de suite dans une sorte de suspicion totale en vers ce groupe de gens unis et combatifs travaillants bénévolement.

Tellement habitué à voir toutes formes de révolte et d’ouverture démocratique se terminer par une farce des plus absurdes ou plus traditionnellement par un bain de sang, qu’imaginer que c’est possible est impossible.

Durant la campagne des annonces de la baisse de l’électricité à moins 50% et une part de l’eau gratuite nous laisse penser qu’il glisse vers un populisme irréaliste et facile. Nous avons enfin trouvé la faille. Pourtant la caméra se glisse dans les coulisses du parti et dans l’intimité du leader Arvind Kejriwal et nous livre des moments de vie et de stratégie de campagne qui semblent sincères et honnêtes. C’est là où l’on perçoit le travail sans mesure dans lequel se sont lancés les réalisateurs pour capter les moindres moments de vie. Ils ont mis plus de trois mois pour pouvoir être intégré au plus prêt du cœur de la campagne et ont tournée pendant deux ans. Tout ces moments de vie alliant des moments de repos dans les bureaux, aux bains de foule extraordinaires où l’on se demande comment il était possible de filmer. Cela nous parle de la sincérité et de l’engagement des réalisateurs. La production a également été un engagement car une part considérable des fonts provient d’un financement participatif. Lors du débat après la projection, Khushboo Ranka nous rappelait également l’importance, dans un pays où l’état ne finance pas le cinéma, de la démocratisation du matériel semi-pro tels que les appareils photos et les petites caméras.

En prenant le temps de capter le réel qui se déroule, en s’engageant dans les films que l’on fait, il semble possible d’extraire l’essence du monde pour la donner à boire durant quelques minutes.

Ce film qui devait nous éclairer sur une élection indienne, revient nous donner espoir en un geste et une possibilité démocratique en plus de nourrir nos désirs de cinéma.

Hélas ce n’est pas un film en sélection « grand reportage au FIPA », quelques mois après l’élection de Donald Trump, qui va redonner des ailes à notre croyance au processus démocratique.

Romain Rondet

 


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Le 07/02/2017 à 17:45
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I MADE YOU, I KILL YOU de Alexandru Petru Badelita

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Au FIPA, soit le Festival International de Programmes Audiovisuels, se côtoient cordialement fictions, séries, reportages, documentaires « de création » et autres, tous destinés a priori à une diffusion télévisuelle. En creux des codes et formatages inhérents à cette dernière, des séances spéciales proposaient une sélection de films « Pépinières européennes pour jeunes artistes », programme mettant en lumière une jeune création contemporaine : on saluera ici la démarche d’un festival de « programmes audiovisuels » d’ouvrir justement sa programmation à de singulières créations souvent trop peu diffusées.

I Made You, I Kill You du réalisateur roumain Alexandru Petru Badelita fait partie de ces films à part, non seulement vis-à-vis de la programmation du FIPA, mais plus globalement par rapport à l’ensemble de la production cinématographique contemporaine. Réalisé en 2016 au sein du Fresnoy1, ce film de quatorze minutes propose au spectateur une plongée hallucinatoire dans l’enfance du réalisateur : partant de la seul photo existante où lui et son père sont réunis, il décrit son enfance ravagée par l’alcoolisme et la violence de son père, par la mort imprégnant sa famille2 et par une mère perdue au sein de ce système familial décadent. En plus de la voix du réalisateur et de ses parents, le film se construit à travers un corpus important de photographies et dessins découpés, travaillés, remontés, superposés, animés : plus proche du film d’animation que du roman-photo, Alexandru Petru Badelita fait de chaque plan un empilement délirant de strates où chaque élément vient s’animer et s’incruster dans un autre ; un travail remarquable d’animation permet alors à toutes ces couches d’exister littéralement en profondeur. On passe alors d’un espace à un autre, de la rue à l’église, de l’église à la chambre d’enfant du réalisateur, de la chambre aux flammes qui jaillissent de figures familiales hurlantes : on comprend alors que ces innombrables visions délirantes ne forment qu’un tout, celui du cauchemar de l’enfance d’Alexandru Petru Badelita où le spectateur, balloté dans l’esprit de ce dernier, se retrouve aspiré dans le drame familial. Film fait de matières, I Made You, I Kill You rappelle la maladresse du dessin enfantin, l’inquiétante étrangeté d’une ancienne photo de famille, la violence d’un silence, la froideur d’une chambre d’enfant ; il convoque chez le spectateur souvenirs et sensations, où l’intime du réalisateur se fait miroir du vécu de chacun. La violence, mais aussi la pertinence de I Made You, I Kill You prennent corps lorsque qu’apparaissent dans le film d’anciennes vidéos où Alexandru Petru Badelita, alors jeune, se filme en chantant et en dansant : derrière sourire du blondinet reprenant un titre pop, on comprend que l’acte de filmer a sauvé une partie de son enfance, permettant au jeune cinéaste d’effleurer le rêve d’une vie différente, une vie de pixels et d’images, mais une vie éloignée de la violence et de la mort.

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Magnifique exemple de la sublimation d’un traumatisme en œuvre d’art, I Made You, I Kill You réussi l’exploit de convoquer une pléthore d’imageries variées – archives familiales, dessins personnels, extraits de films, de vidéos youtube, peintures célèbres3 – sans pour autant tomber dans la superficialité. Là où bon nombre d’artistes reprennent et détournent au nom d’une certaine contemporanéité des images issues de la culture internet, opérant souvent des formes de citations superficielles4, Alexandru Petru Badelita réunit ces images sans arrogance et sans recherche de faire actuel, il les construit et les assemble car elles font partie de son imaginaire et de ses cauchemars. Le délire hallucinatoire de son enfance se déploie alors comme un ogre, dévorant le beau comme l’horrible, l’ancien comme l’actuel, l’intime comme l’universel, afin de le vomir à la face du monde. Cet impressionnant montage agit comme une claque, aussi belle que terrible ; il nous fait surtout la promesse que le cinéma, encore et toujours, permet d’aller loin dans le rêve et le cauchemar.

Pierre Medurio

Marseille, le 4 février 2017

I Made You, I Kill You France, États-Unis, Roumanie, 2016, 14 »

réalisation, image montage Alexandru Petru Badelita son Maxence Ciekawy, Martin Delzescaux, Alexandru Petru Badelita musique originale Thibault Cordenier animation Otilia Fodor effets visuels Dan Spirach production, distribution Le Fresnoy

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1 Le Fresnoy, se définissant comme le « Studio National des Arts Contemporains », est un espace de création basé à Tourcoing accueillant des auteurs souhaitant réaliser leur projet – principalement de cinéma, mais le lieu reste marqué par une ouverture à l’art et l’installation vidéo. Chaque auteur intégrant le « studio » est accompagné par artistes et professionnels afin de réaliser son projet, disposant ainsi d’un budget de production et de l’impressionnant parc de matériel du lieu.
2 On notera par ailleurs que la seule photo où le réalisateur – alors jeune enfant – est avec son père est une photographie où plusieurs protagonistes veillent un mort.
3 On pense notamment au célèbre tableau Le Cri d’Edvard Munch, qui semble avoir inspiré le contenu du premier photogramme de cet article.
4 Bien que cela soit sujet à débat, on ne peut que constater une reprise massive par les artistes contemporains d’une imagerie venue de la culture Web, souvent sans que cette utilisation ne soit réellement problématisée ; leur geste ne semble ainsi pas dépasser la simple citation visuelle.

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Le 07/02/2017 à 17:34
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Rencontre avec Léopold Legrand, réalisateur d’Angelika

 

« Angelika a probablement vu trop de choses pour une enfant de 7 ans. Pourtant, sans jamais se    plaindre, elle avance déterminée et courageuse. Entre le foyer où elle vit désormais et le chenil où elle va rendre visite au chien de la famille, elle marche la tête haute et le cœur gros ».

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Peux-tu nous raconter un peu la genèse du film ?

En fait, tout a commencé avec le partenariat Regard Croisé, organisé entre mon école l’Insas à Bruxelles et l’école polonaise Lodz. J’ai eu la chance de partir environ 6 semaines là-bas, dans le but de réaliser un court-métrage de film documentaire. On a donc prit la route à trois avec un ingénieur du son et un chef opérateur. L’idée était de faire un film sur un moment de vie qui aurait pour sujet la famille, l’abandon. On était bien conscient qu’on partait sans connaître la langue, ni la culture. Et c’est justement cette autre dimension qui m’intéresse, la communication qui ne passe pas forcément par les mots. Tout l’enjeu était là dans ce travail.

Et dès que l’on est arrivé, j’ai demandé si on pouvait aller se balader dans des institutions pour jeunes. J’avais très envie de faire un film avec des enfants. Là, le langage non-verbal devenait une réalité inépuisable. Et j’ai rencontré Angelika. J’ai senti qu’elle portait quelque chose de très douloureux et qu’elle ne l’extériorisait pas du tout d’une manière impudique. Il n’y avait aucun pathos en elle. Sans pouvoir comprendre ce qu’elle disait, j’aimais beaucoup l’énergie qu’elle dégageait, c’est une petite battante.

Ton film dure 14 minutes, ce format court était un choix délibéré ?

La durée du film est en fait intimement liée à la durée du temps de tournage. Sur les 6 semaines passées en Pologne, nous avons cherché notre sujet pendant une semaine, puis fait des repérages pendant 2 à 3 semaines pour ensuite ne tourner qu’une semaine environ. Du coup le film est court. Je voulais évidemment passer du temps avec les gens sans la caméra avant de les filmer. Ici le temps du film s’est imposé un peu à nous. Et Angelika est fonceuse et énergique, donc je crois que le film devait être un peu comme elle. Il ne se passe pas grand chose, mais le rythme est assez soutenu, il n’y a pas de longueur. L’idée c’était que ça avance, que ça soit à son image.

Angelika a reçu un accueil enthousiaste. Est-ce que l’envie de continuer l’histoire avec elle te traverse l’esprit ?

On m’a déjà parlé de cette frustration ressentie quand ça se termine, qu’on aimerait rester un peu plus dans l’histoire. Moi j’aime bien l’idée d’être à la fin d’un film et sentir que j’en veux plus. Plutôt que de comprendre qu’on m’a déjà tout donné. Bien sûr, il est difficile de rentrer en profondeur dans un moment de vie en 14 minutes. Mais justement, ce que je trouve beau dans notre film c’est cette chose pudique de ne pas savoir qui elle est vraiment, dans les détails de son histoire.

Je ne voulais surtout pas de sensationnalisme où elle m’aurait dit j’ai vécu ça ou ça. Je trouve qu’elle le portait déjà en elle. Je voulais montrer comment elle vivait avec ça.

Je ne pense pas qu’il y aura un deuxième film sur Angelika. Mais j’ai envie de retourner la voir dans quelques temps. Savoir comment elle va, ce qu’elle est devenue, comment elle s’est construite dans la vie adulte.

Angelika est filmée souvent de près. Comment a t’elle accepté la caméra ?

Il était clair qu’on partait faire un documentaire où on serait là pour aller plus loin que seulement poser la caméra et capter.

Tout a commencé en passant du temps ensemble, pris conscience de ce qu’était sa vie. Ensuite dans un deuxième temps, on a écrit un scénario pour raconter une histoire aux spectateurs. Du coup, le film n’est pas pensé sur le dispositif « la caméra est là et elle vit avec », mais plutôt pensé en terme de mise en scène. C’était finalement plutôt un tournage qui se rapproche d’une fiction. Je ne la dirigeait pas en lui disant soi plus triste ou soi plus…non. Par contre, on mettait des situations en place. Elle devenait actrice le temps du film. J’ai l’impression que c’est ce qu’il y a chez elle qui est à la fois très triste et très beau, c’est que c’est une petite adulte. Elle a sans doute vu trop de choses et grandit trop vite. Elle a un charme incroyable. Mais quand on regarde ça, c’est pas une attitude qu’on a l’habitude de voir chez beaucoup d’enfant.

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Au montage, on a aussi tiré ce truc là, son autonomie. Elle a plein de moments où elle se montre plus vulnérable et où elle est plus passive, devant la télé par exemple. Et d’autres moments de jeu. Mais ici, on a mis en scène son indépendance de fonceuse. Pour moi, le documentaire met en scène. Au regard du personnage d’Angelika, je manipule le spectateur, en tirant plus sur un trait de sa personnalité. Et ici, Angelika jouait une petite adulte.

On lui a expliqué ce qu’on voulait faire. Je pense qu’elle saisissait pas tous les enjeux. Mais ça l’amusait plus que l’école. Et c’est pas du tout une enfant dont tu fais ce que tu veux. Elle est très maligne pour son âge. Elle nous donnait ce qu’elle voulait bien nous donner. Et il y a eu des moments un peu durs parce qu’elle pouvait en avoir marre subitement. Elle nous tenait aussi. Et c’était ça qui était important. Ce rapport où nous on avançait sur la pointe des pieds avec des questions sur l’éthique de ce qu’on faisait. Et elle, elle était dans un rapport super brut : « Là vous pouvez me filmer, là non ». Et donc ça a été assez instinctif grâce à elle. Elle posait ses limites. Et les intentions venaient du ventre des deux côtés.

Peux-tu approfondir ces questions de mises en scène documentaires dans ton travail ?

Je m’étais déjà intéressé au documentaire en réalisant un film sur une femme sourde qui retrouve l’audition. Le rapport non verbal, sans les mots, est un peu mon sujet de prédilection.

Pour Angelika, j’ai pu, sans les mots, comprendre ce qu’était sa vie, dans l’orphelinat, au refuge quand elle va voir son chien. On est resté ensemble plusieurs semaines.

Il y a une séquence dans le film où elle écrit une lettre à sa mère. C’est un moment que j’avais vu avant, que je lui ai demandé de refaire. Je lui ai dit d’écrire ce qu’elle voulait et que j’allais la filmer en train de lire sa lettre avec cette autre jeune fille plus grande, qui avait l’habitude de corriger ses fautes d’orthographe.

Il y a aussi ce passage où elle rencontre ce vieux Monsieur dans le tramway. En réalité, c’est moi qui ai demandé à ce monsieur de venir ce jour là. Je lui ai dit que ce serait bien qu’ils discutent un peu de son chien. Je savais que c’était quelqu’un d’un peu fou et je voulais qu’il lui parle de l’enfance. Je trouvais que ça donnerait une belle energie. Et il est parti dans des grands discours que j’ai aussi redécouvert au montage, ne parlant pas polonais. On m’a souvent dit qu’on ne savait pas si c’était une fiction ou un documentaire.

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A mes yeux, c’est un documentaire mis en scène. C’est en s’inspirant de ce q’uelle est vraiment, que j’ai écrit l’histoire. Pour moi, il n’y a pas de différence entre la mise en scène de fiction et celle du documentaire. J’ai tourné Angelika comme une fiction.

Les documentaires qui n’ont pas de point de vue me gêne. J’aime écrire des scénarios. Parce que je me suis rendu compte que la matière réelle est très puissante, mais que je ne peux pas juste l’exposer comme ça. Il faut la construire pour qu’elle prenne sens. Tout le long, j’ai voulu que le film se crée sur des croyances. Le spectateur croit que le psychologue en est vraiment un. Que le vieux monsieur dans le tram est là par hasard. Et que prendre ce tram pour aller voir son chien est une routine pour Angelika. Alors que non. C’est une histoire. On fictionnalise son histoire parce qu’on choisit la sensation qu’on a envie de faire passer. Et c’était en accord avec elle. Bien sûr, je manipule le spectateur.

Tu parles du langage non-verbal. Mais comment tourne t-on un film dans une langue qu’on ne comprend pas ?

La parole m’importait peu. Du coup, on ne traduisait pas au fur et à mesure. Mais lorsque certaines discussions étaient lancées, nous avions des objectifs de thèmes à aborder. En fait, j’avais vraiment à cœur de ne pas franchir la limite de l’impudeur. C’est ce qui me tient depuis le début. Je voulais qu’on comprenne son histoire sans la raconter avec des mots. Et tourner dans une autre langue force à trouver d’autres moyens d’expression finalement.

Justement c’était clair dans ma tête, je voulais trouver quelqu’un avec qui je pouvais communiquer sans linguistique commune. Une des petites filles qui était plus grande qu’Angelika parlait anglais et on s’est vite lié d’amitié. Et elle nous a aidé à mettre le tournage en place. C’est elle qui a fait le rôle de traductrice et d’assistante réalisatrice. Mais, j’ai redécouvert le film au montage. C’était surprenant à quel point j’ai remis en question mes ressentis sur le moment du tournage. Des choses que j’avais senti qui n’avaient en fait pas été dites. Et l’inverse aussi.

Franchement, je n’ai pas eu de frustrations de ne pas parler directement avec des mots. C’était des mises en situation. « Là tu vas aller chercher des os pour ton chien à la boucherie ». Il n’y a pas besoin de parler pour ressentir quelque chose.

Est-ce que tu te sens porter par un cinéma en particulier lorsque tu travailles ?

Je n’ai pas vraiment convoqué de référence cinématographique ou esthétique particulière. J’ai plutôt travaillé avec l’instinct. On m’a dit que ça ressemblait à Rosetta des Dardenne avec le côté cinéma social, tu filmes une petite fille caméra à l’épaule. Mais en vrai, j’ai l’impression qu’en documentaire tu te poses encore plus la question de savoir si tu es à la bonne place à ce moment là pour capter ça. Evidemment, tout ce que je fais est teinté de tout ce que j’ai vu. Mais ce qui importait vraiment ici, c’était la rencontre avec elle. On était très dépaysé en fait. C’est vrai que le fait de faire un film nous a regroupé autour d’un objectif commun. Mais on regardait partout, on ne savait pas comment fonctionnait les gens. Il y avait ce truc de voyage. En fait, c’était plus l’expérience de voyage que de cinéma qu’on cherchait j’ai l’impression.

Tout le travail qui m’importe dans mes films, c’est de ne pas basculer du côté du sensationnel. Moi, je veux rester proche des choses qui me touche. J’ai l’impression que ce vers quoi je vais sont les gens qui n’arrivent pas à communiquer. Je pense que c’est parce que j’ai l’impression que je suis en peu pareil. Et avec ça, qu’est-ce qu’on trouve comme moyen d’expression. C’est quelque chose de très inconscient je pense. Mais j’essaye de pas trop essayer de le comprendre, mais juste de le sentir. Et quand je pars filmer Angelika, finalement c’est plus une expérience que je cherche, qu’un film.

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Tu travailles déjà sur ton prochain film ?

Oui, ce sera mon film de fin d’études. Il va être tourné fin avril. C’est l’histoire d’un garçon de 25 ans qui rentre vivre avec sa mère, qui est en train de mourir. Et il fait de l’apnée statique. Du coup, il essaye de tenir le plus longtemps possible. C’est aussi sur son rapport à sa mère, avec les hallucinations qu’il a quand son cerveau commence à manquer d’air. C’est un peu un truc métaphorique sur quelqu’un qui voudrait aller dans l’eau et arrêter le temps.

par Hélène Grall 


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Le 07/02/2017 à 16:48
"FIPA 2017"

Les soixante-douze vierges du paradis

Islam et sexualité dans la programmation du FIPA 2017

par Sara El Rhazoui

Rien n'est pardonné

Rien n’est pardonné

Rêver un monde meilleur, élargir notre horizon intellectuel, prendre de la distance par rapport à l’immédiateté que les médias sans cesse nous imposent ; le cinéma permet tout cela et bien plus encore. Pourtant, le FIPA cette année a fait la part belle à l’actualité brûlante à la limite du sensationnalisme.
Impossible ici comme ailleurs d’échapper aux interminables débats sur le sacrosaint Islam et son incompatibilité avec la sacro-sainte République française. Il faut croire que l’état d’urgence est partout, même la création artistique n’est pas épargnée.

La ville de Toulouse a été particulièrement mise à l’honneur avec deux films en relation avec l’affaire Mohamed Merah. Latifa, une femme dans la République de Jarmila Bukova qui a reçu le prix du public dresse le portrait de Latifa Ibn Ziaten, la mère d’Imad, le parachutiste de l’armée française qui a été assassiné par Mohammed Merah tandis que Quartiers Impopulaires de François Chilowics dresse celui du quartier du Mirail dont est issu Mohamed Merah. Pour ce dernier film, on s’attendait à découvrir une parole originale venant des habitants de ce quartier au lieu d’entendre parler en leur nom encore et encore, malheureusement c’est encore une fois le commentaire de l’auteur qui a pris le pas.

Parmi les films consacrés à des femmes de culture musulmane, héroïques résistantes au salafisme , c’est sans conteste Rien n’est pardonné de Vincent Coen et Guillaume Vandenbergue qui a soulevé le plus d’enthousiasme de la part du public même s’il n’a pas reçu de prix, à la surprise générale. Il faut dire que Zineb El Rhazoui, dont le film retrace le parcours de 2011 à 2016 était présente lors de la projection et que son irrésistible charisme n’a pas manqué son effet. Ça commence en 2011, lorsque Zineb était journaliste au Maroc et engagée au sein du mouvement du 20 février et se finit le 14 juillet 2016, date de l’attentat de Nice. Ce saut peut paraître saugrenu lorsqu’on ignore le parcours de cette femme qui a rejoint l’équipe de Charlie Hebdo en 2012 et a eu la chance de ne pas être présente dans les locaux du journal le 7 janvier 2015 et la malchance de vivre la tragique disparition de ses collègues et amis. Étant, « l’arabe » de Charlie et la co-auteure de la vie de Mahomet avec Charb, elle a fait l’objet de menaces de mort relayées des milliers de fois ce qui fait d’elle la femme la plus protégée de France. Le film se caractérise par une certaine confusion : on est touché par le courage et l’entêtement exceptionnels de cette femme mais on la perd dans de larges passages consacrés aux attentats du 13 novembre à Paris et du 14 juillet à Nice. On ne sait plus alors quel est le sujet et pour ma part, je trouve ça dommage. Je fais soudain l’usage de la première personne en raison du lien particulier que j’ai avec Zineb El Rhazoui. Il s’agit en effet de ma soeur ainée, et c’est sans doute pour cela que je n’ai pas partagé l’enthousiasme général face à ce film.
J’aurais aimé qu’il consacre davantage de place à son engagement féministe et à sa fine analyse de la religion musulmane qu’aux attentats. Je retiendrai donc un infime passage où Zineb fait référence avec humour aux 72 vierges que les hommes sont sensés trouver au paradis selon la religion musulmane. Elle s’interroge sur ce que nous les femmes allons y trouver et ce qu’il adviendra de nous si tous les hommes ont à leur disposition 72 vierges au physique parfait.
Ce questionnement traverse en effet deux autres films consacrés à la religion musulmane qui ont également été programmés au FIPA cette année.

Le premier, Dugma de Pål Refsdal nous plonge au coeur du quotidien de candidats au Djihad du front Al Nosra, branche syrienne d’Al Qaeda. L’une de leurs motivations principales pour commettre des attentats suicide : la garantie de trouver ces fameuses 72 vierges au paradis. Il est surprenant de voir à quel point ils sont enthousiastes face à la mort. L’absence de commentaire et la proximité de la caméra avec les personnages nous laisse un profond sentiment de malaise à la fin, faut-il applaudir se dit-on, comme on le fait traditionnellement à la fin d’une projection ? Pourtant, l’un des personnages rompt l’unanimité. Il se marie au cours du tournage et se met à hésiter face à la
perspective de faire subir son suicide à sa femme. Alors on s’interroge malicieusement : est-ce parce qu’il a enfin trouvé une partenaire sexuelle qu’il n’est plus si impatient de retrouver ses 72 vierges ?
Et plus largement, la frustration sexuelle généralisée est-elle l’une des causes principales du terrorisme ?

C’est précisément la problématique du remarquable film de Merzak Allouache, Tahqiq fel djennaqui a reçu le prix du meilleur documentaire de création au FIPA cette année. Autant par la forme résolument originale que par le fond, il a su pousser plus finement ce questionnement que tous les autres films consacrés à ce sujet. Il s’agit d’un film hybride entre fiction et documentaire. Le personnage principal est joué par une comédienne qui incarne une journaliste algérienne menant une enquête dans son pays sur la perception du paradis à partir de la vidéo d’un prédicateur wahhabite saoudien qui décrit les caractéristiques physiques des 72 vierges dans un langage quasiment pornographique. Le passé sanglant du terrorisme en Algérie est finement amené dans les parties fictionnelles avec deux autres personnages incarnés par des acteurs : le collègue et la mère de la journaliste. Le film se compose en majorité d’entretiens réels menés par cette comédienne/journaliste avec un panel très large de la population algérienne, et le résultat est assez effrayant : on se retrouve face à une pathologie sexuelle généralisée. Combien d’hommes sont prêts au djihad pour retrouver leurs 72 vierges ?
Vaste sujet d’étude pour les psychiatres et pour les cinéastes décidément tant on se dit que ce film était nécessaire. Mais nécessaire pour qui ? Pour le public français ou plutôt pour celui des pays musulmans où cette psychose sévit à tous les niveaux ? Malheureusement, vu la réalité de la diffusion, ces oeuvres seront majoritairement vues par un public européen mais celui-ci ne devrait-il pas d’abord balayer devant sa porte ? N’est-il pas regrettable de voir autant de propositions sur l’islam et aucune sur la montée des extrêmes droites en Europe qui constitue pourtant un problème tout aussi préoccupant en cette époque troublée que nous vivons ? Les islamistes et l’extrême droite européenne ne se retrouvent-ils pas sur l’oppression des femmes et des minorités sexuelles ? La marchandisation du corps des femmes dans les médias, la publicité et la pornographie n’est elle pas aussi grave que cette histoire de 72 vierges ?

Je souhaiterai donc conclure cet article sur ce qui a été pour moi le véritable bijou de ce FIPA 2017.

Il s’agit de l’eau sacrée d’Olivier Jourdain qui traite de l’éjaculation féminine au Rwanda. Ce film nous fait découvrir une tradition où le plaisir féminin est valorisé et mis à l’honneur, et résolument anti pornographique. Il nous fait entrevoir un monde meilleur avec plus de plaisir, élargit notre horizon sexuel et nous fait prendre de la distance avec les préoccupations actuelles. Ce film devrait être intégré dans les programmes d’éducation sexuelle et ferait autant de bien d’un côté de la Méditerranée que de l’autre. En attendant, la marchandisation du corps des femmes et la pornographie profane comme sacrée ont encore de longs jours devant elles.
Mais ne coupons pas nos petites lèvres, continuons le combat !


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