Anna Lucia D'Agata et Aleydis Van de Moortel (éds.), Archaeologies of Cult. Essays on Ritual and Cult in Crete in Honor of Geraldine C. Gesell, Hesperia Supplement 42, Princeton, American School of Classical Studies, 2009. 1 vol., 27,9×21,5 cm, 321 p. Prix : 75 $. ISBN : 978-0-87661-542-3.

Compte-rendu de lecture à paraître dans l'Antiquité classique.

 

En 1985, l'année même où Colin Renfrew publiait son The Archaeology of Cult qui proposait pour la première fois une base méthodologique pour l'étude des pratiques cultuelles protohistoriques,  Geraldine Gesell rouvrait le dossier de la religion minoenne, constitué plus d'un demi siècle auparavant par Arthur Evans et Martin Nilsson. C'est en son honneur qu'ont été réunis les présents textes sous la bannière de l'archéologie cultuelle minoenne, une thématique qu'elle avait largement contribué à remettre à la mode. En s'inscrivant dans le sillage de C. Renfrew, les éditrices de ce volume montrent qu'elles sont conscientes du fait que plus que tout autre champ de l'archéologie, l'étude des pratiques rituelles et religieuses de l'Âge du Bronze égéen est propice à l'élaboration de raisonnements circulaires et conduit bien souvent à des impasses. A cet égard, l'introduction, signée par L. d'Agata, pose la question centrale de l'identification des catégories d'artefacts utilisés à des fins cultuelles et montre l'ambivalence fonctionnelle de certains des objets emblématiques de la religion minoenne. C'est le cas par exemple des fameux supports tubulaires dont la présence, comme celle d'autres objets caractéristiques (vases, figurines, etc.), ne peut plus suffire à l'identification d'un lieu de culte. Il est à cet égard regrettable que l'architecture de l'ouvrage ne soit pas véritablement structurée par cette question fondamentale et que ce souci méthodologique n'irrigue pas davantage le volume. C'est probablement un effet du grand nombre des contributeurs, puisque vingt-quatre textes sont réunis ici en cinq grandes parties. La première d'entre elles, sous le chapeau « rituel et religion », rassemble des contributions très disparates. J. Murphy commence avec le réexamen critique des données ayant conduit à l'identification de cultes domestiques dans la région de la Messara aux époques Pré- et Protopalatiale. Une rigueur méthodologique solide autorise l'auteur à revisiter une demi-douzaine de sites où des sanctuaires domestiques avaient été reconnus et parvient, sinon à totalement remettre en cause cette interprétation traditionnelle, à lui opposer des arguments solides. Ce n'est pas la même démarche qui guide l'analyse suivante proposée par E. Hatzaki, à propos des « Temple Repositories » de Cnossos. La dimension symbolique, voire rituelle, de ces deux grandes fosses de la cour centrale du palais et de leur contenu est difficilement contestable, mais les propositions avancées par l'auteur pour interpréter l'abondant matériel ne relèvent souvent que de la seule spéculation. Entre autres exemples, je citerai les 6340 coquillages marins contenu dans les fosses, dont 480 étaient peints, et qu'Hatzaki identifie à autant de participants actifs et passifs – la distinction étant fournie par l'ornementation des coquilles – à la cérémonie qui a conduit à leur enfouissement. Une estimation voisine de la foule que pouvait accueillir la cour centrale est avancée, renforçant un peu plus le caractère très spéculatif de cette démarche. L'article suivant, signé par P. Darcque et A. Van de Moortel, réinvestit le terrain méthodologique en présentant le cas du bâtiment 10 des Abords Nord Est du palais de Malia. Reprenant les critères d'identification proposés par C. Renfrew pour répondre à une question simple (le contexte est-il « spécial », « rituel », ou « cultuel » ?) ils montrent l'ardente nécessité de ne pas tenir ces termes pour interchangeables et rappellent que la présence d'objets inhabituels ou « spéciaux » ne trahit pas nécessairement un rituel, tandis qu'un rituel n'est pas nécessairement lié à un culte. Dans deux livraisons distinctes, J. Younger et L. Goodison se penchent sur l'iconographie des bagues-cachet en or, où sont représentés des personnages aux côtés d'arbres et d'objets traditionnellement identifiés comme des pierres sacrées, que tous deux voient comme les premières expressions de mythes bien connus dans l'Antiquité. Or, comme le reconnaît elle-même L. Goodisson, ces propositions « relèvent d'avantage de la possibilité que de la probabilité ». A. Sarpaki, qui clôt cette partie en présentant une jarre d'Akrotiri, se fonde sur un décor peu commun, fait notamment d'épis de céréales tressés, pour arguer de l'utilisation du vase lors de cérémonies rituelles liées à l'agriculture. L'analyse iconographique proposée est contestable, en ce qu'elle ne tient pas compte du caractère symétrique du décor, incompatible avec la lecture narrative qu'elle en fait. Surtout, il me semble que la spécificité de cette représentation ne saurait suffire à identifier le vase comme accessoire d'un rituel, et encore moins d'un culte. La section suivante, consacrée aux « lieux de culte », s'ouvre avec deux articles présentant d'une manière générale les traces d'activités cultuelles à Malia à l'époque protopalatiale d'une part (J.-C. Poursat) et à Palaikastro d'autre part (T. Cunningham et L. Sackett). L. Alberti s'essaye ensuite à un réexamen de la « Tombe aux Doubles Haches » d'Isopata, mais l'entreprise est rendue difficile en raison des pillages que le monument a connus dès l'Antiquité, empêchant toute étude contextuelle rigoureuse. La présentation de B. Hallager, qui s'interroge sur l'existence de sanctuaires domestiques en Crète à la fin de l'Âge du Bronze, renoue avec le problème méthodologique et nous rappelle que la présence d'objets réputés cultuels dans une pièce ne suffit pas à en faire un sanctuaire. Du reste, le réexamen des lieux de culte à Karphi durant la période subminoenne, présenté ensuite par L. Preston Day, montre bien que dans la majorité des cas les assemblages sont mixtes et que le « cultuel » y côtoie le domestique ; c'est à la fois une preuve de l'absence de spécialisation fonctionnelle absolue des espaces, ainsi qu'une source de difficulté supplémentaire pour qui tente de comprendre la religion minoenne. Des deux communications consacrées aux figurines au début de la troisième partie traitant des « objets rituels », on retiendra celle de C. Morris. Elle s'intéresse tout particulièrement aux figurines des sanctuaires de sommet que la recherche, selon elle, a considérés de manière trop uniforme. Elle montre que la variabilité de leur figuration, notamment dans le rendu des détails du vêtement ou de la coiffure, n'a pas suffisamment été considérée, et qu'elle est peut-être l'expression d'individualités. C'est enfin le recours à l'étude contextuelle qui permet à I. Tournavitou de relativiser l'usage massif de céramique miniature en contexte cultuel. La dernière partie, dédiée aux « paysages sacrés », est tout d'abord le prétexte à une présentation de l'évolution du climat et des paysages en Crète qui tente de faire le lien avec l'évolution des pratiques cultuelles. Ainsi, des conditions climatiques plus arides auraient, au cours de l'Âge du Bronze, entraîné une augmentation de la ferveur religieuse (J. Moody). Ensuite, la présentation de l'histoire de la recherche sur les sanctuaires de sommet est l'occasion pour A. Peatfield d'effectuer un rappel méthodologique quant à la définition et aux dénominations des différentes catégories de lieux de culte, et d'aborder de manière critique l'apport des systèmes d'information géographique dans ce domaine. Enfin, J. Whitley clôt le volume par une réflexion méthodologique pertinente sur la question de la continuité cultuelle entre Âge du Bronze et époque archaïque dans le monde grec. Il développe notamment l'exemple du « Kouros » de Palaikastro (MR IB), que T. Cunningham et L. Sackett lient implicitement au sanctuaire de Zeus Diktaios, et prend le contrepied de la position de M. Prent développée ici à propos de la continuité du culte de la « déesse aux bras levés ». Whitley montre les différences qui opposent la Grèce continentale, où la rupture entre Âge du Bronze et Âge du Fer est nette, et la Crète, où les signes d'une certaine continuité ont été relevés depuis longtemps. Mais il remarque à juste titre que le « modèle religieux » de la Crète des périodes historiques demeure mal connu, interdisant par là-même le succès d'une démarche comparative. Il invite alors le lecteur à moins considérer les objets et les lieux du rituel et ce qu'ils peuvent nous apprendre sur la religion minoenne, pour mieux investir d'autres champs demeurant peu explorés, comme par exemple le lien entre les activités cultuelles et l'Etat. C'est sur de telles considérations critiques que se clôt la réunion de ces vingt-quatre contributions qui offrent un instantané de la recherche actuelle sur les pratiques cultuelles, seuls indices avec l'iconographie, de la religion minoenne. Force est finalement de constater, vingt-cinq ans après les propositions de C. Renfrew, que l'étude de ce domaine souffre encore d'un trop large déficit méthodologique, et que l'intime conviction tient souvent lieu de démarche scientifique, conduisant à bâtir des édifices d'incertitude.