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Walsa - Courrier des arabisants
Voici le second bulletin de l’Association Française des arabisants. Voici Wasla n° 2. Pour cet éditorial dont le thème central est l’actualité de l’enseignement et de la recherche dans le domaine arabe, il serait néanmoins difficile d’éluder… l’actualité tout court... Pierre-Louis Reymond, Président de l’AFDA.
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QUOI DE NEUF EN POÉSIE CLASSIQUE, PAR MOHAMED BAKHOUCH, MAÎTRE DE CONFÉRENCES À L’UNIVERSITÉ DE PROVENCE / IREMAM.
Un genre poétique méconnu : les naqā’iḍ
Le genre poétique naqā’iḍ [pluriel de naqīḍa ; les joutes satiriques], n’a pas suscité un très grand intérêt chez les spécialistes aussi bien orientaux qu’occidentaux [1]. Peu d'études lui ont été consacrées. Pourtant, ce genre qui est attesté dès l'époque antéislamique et qui connaîtra son apogée à l'époque umayyade [2], est d'une richesse exceptionnelle sur le plan poétique et son profond ancrage dans la société en fait une source d'information d'ordre historique, politique, social et ethnographique.
C'est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de faire de ce genre un de nos thèmes de recherche [3]. Dans ce très court article, nous nous proposons de présenter au lecteur les deux principaux éléments qui lui confèrent son identité : le ʿirḍ [l'honneur] et la dimension intertextuelle.
Le ʿirḍ
Les naqā’iḍ sont des diptyques satiriques, composés sur le même mètre et avec la même rime [4], dans lesquels deux poètes échangent des invectives. Comme poèmes de hiǧā’, leur principale raison d'être est d'outrager le ʿirḍ du poète adverse et/ou celui du groupe auquel il appartient. Le poète satirisé réfute les attaques et riposte en utilisant les mêmes armes. La naqīḍa est la réponse la moins violente à l'atteinte auʿirḍ [hatk al-ʿirḍ] que constitue le hiǧā’ composé par le premier poète.
Les éléments du ʿirḍ [5] sont les valeurs cardinales de la société que l'auteur du premier poème va s'ingénier à dénier à son adversaire : le petit nombre des membres de la tribu, l'obscurité des ancêtres, l'avarice, la poltronnerie, la fuite au combat, les défaites subies [6], l'incapacité d'accorder le ǧiwār [la protection] à celui ou à ceux qui la demande[nt], le saby [les femmes captives emmenées par le vainqueur], etc., sont les tares que le poète va stigmatiser chez son adversaire et son groupe.
Dans son Histoire de la littérature arabe des origines à la fin du XVe siècle de J.C., R.Blachère précise que le terme naqīḍa (pl. naqā’iḍ) [7], «dérive d’une racine contenant l’idée de «détordre», «dénouer» [...]» ; il indique plus loin que le sens étymologique de ce mot «réfère à un passé où la satire est une force magique ; par sa réponse, le poète neutralise la puissance maléfique portée par les traits de l’adversaire» [8].
La dimension magique de la satire que des anecdotes étayent, n'est pas perceptible dans les joutes satiriques qui nous sont parvenues, y compris dans celles de l'époque antéislamique. En revanche, la volonté du poète qui répond, de "neutraliser" les propos outrageants de son adversaire est manifeste. En effet, le poète auteur de la réponse se livre à ce qu'Aḥmad al-Šāyib appelle ifsād al-maʿnā [9], c'est-à-dire à un travail qui a pour but de corrompre le sens du poème qui vise à l'avilir.
«Lecteur» attentif de la satire qui le met en cause, il s’évertuera dans sa réponse, à contredire et à contrefaire, à retourner des arguments, à détourner et à travestir les idées, les thèmes, les motifs et les images du poème premier. C’est ce «travail» sur le texte de l’adversaire qui instaure une relation intertextuelle entre les deux poèmes [10]. Enfin, par sa réponse, le deuxième poète signifie qu’il accepte de relever le défi qui lui est lancé et ce faisant, il reconnaît implicitement les talents poétiques de son rival qui devient un égal.
Notes
1- À part l’ouvrage d’Aḥmad al-Šāyib, qui date de 1954 et dont il sera question plus loin, deux autres livres, plus récents, traitent de ces joutes. Il s’agit de Ẓāhirat al-Naqā’iḍ fī l-ši‘r al-umawiyy, madḫal ʿāmm, de Muḥammad al-Amīn. Ce livre, comme son titre l’indique, est plutôt une introduction générale à ce genre poétique, à l’époque umayyade ; et de l'ouvrage d'Al-Waṣīfī, ‘Abd al-Raḥmān Muḥammad, al-Naqā’iḍ fī l-ši‘r al-ǧāhilī.
2- Il suffit de se rappeler que la munāqaḍa entre Ǧarīr et al-Aḫṭal a duré plus de vingt ans et celle entre le même Ǧarīr et al-Farazdaq a duré une quarantaine d’années.
3- Voir Bakhouch Mohamed, «L'art de la naqīḍa. Étude de la première joute du recueil attribué à Abū Tammām, Naqā’iḍ Ǧarīr wa-l-Aḫṭal», p. 48-69, Middle Eastern Literatures, p. 21-69.
4- C'est là une contrainte supplémentaire par rapport à celles habituellement imposées par les règles de la qaṣīda classique.
5- Lire Bichr Farès, L'honneur chez les Arabes avant l'Islam, p. 44-101.
6- Les guerres tribales [ayyām al-ʿArab] occupent une place importante dans les joutes satiriques.
7- Le verbe naqaḍa signifiant par ailleurs : «2- Démolir (une maison, un échafaudage). 3- Détraquer (ce qui était joint par des charnières, etc.). [...]. 6- fig. Rompre un contrat, une alliance, violer un pacte, av. acc. Cf. Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe/français, p. 1327.
8- Blachère, Régis, Histoire de la littérature arabe des origines à la fin du XV e siècle de J.C., p. 381. C’est probablement dans le but d’impressionner l’adversaire et le public que certains poètes donnaient des noms à leurs naqīḍa-s. Lire également l'article de Van Gelder, G. J. H., ‘Naḳā’iḍ’, in Encyclopédie de l’Islam2, p. 920-921.
9- Par ailleurs, Aḥmad al-Šāyib propose six concepts pour étudier la munāqaḍa des idées : 1-Al-qalb : c'est le fait de retourner une critique à son auteur. 2- Al-muqābala aw al-muwāzana, la réplique : elle consiste pour l'auteur du poème B à mentionner ses titres de gloire et à formuler des critiques contre son adversaire (travers, faits déshonorants, etc.), équivalents à ceux présents dans le poème A. 3- Al-tawǧīh : consiste à interpréter les faits et à les orienter de manière à ce qu'ils étayent le chant de gloire [faḫr] ou la satire que le poète compose. 4- Al-takḏīb, le démenti. Le poète dément et dispute à son adversaire l'appropriation d'un exploit. 5- Al-waʿīd wa l-šamāta, la menace et le fait de se réjouir du malheur qui frappe l'adversaire. 6- Al-taslim, l'abandon, le renoncement. Cela consiste à ce qu'un poète abandonne ou renonce à relever une idée, une critique figurant dans le poème de son adversaire, pour des raisons ethniques, politiques ou religieuses. Aḥmad al-Šāyib, Tārīḫ al-Naqā’iḍ fī l-ši‘r al-ʿarabī, p. 23-29.
10- Voici un exemple pour illustrer notre propos : Dans le poème n° XXXIV (Naqā’iḍ Ǧarīr wa-l-Aḫṭal, ouvrage attribué à Abū Tammām, p. 48-63), al-Aḫṭal décrit l’effet du vin sur les buveurs au vers 16 (p. 51) : Fa-mā labbaṯat-nā našwa laḥiqat bi-nā /// tawābiʿu-hā mimmā nuʿallu wa-nunhalu Une griserie, dont les effets s’étaient emparés de nous, tant on nous servait et resservait, ne nous fit point ralentir. (C’est nous qui traduisons)
Ǧarīr a repris les verbes ‘alla et nahala, les a détournés du contexte bachique (dans lequel ils sont employés habituellement) et les a utilisés dans un contexte de guerre, en accusant en plus son adversaire d’avoir abandonné ses contribules à leur sort ; le vin festif de la scène bachique d’al-Aḫṭal devient le sang des Taġlibites massacrés par leur ennemis (Naqā’iḍ..., v. 15, p. 68 : Ḥaḍaḍta ʿalā l-qawmi l-laḏīna tarakta-hum /// tuʿallu r-rudayniyyātu min-hum wa-tunhalu Tu excitas [la haine] contre les gens que tu abandonnas aux lances qui s'abreuvaient de leur sang et s'en abreuvaient encore. (C’est nous qui traduisons).
Bibliographie
- Abū Tammām Ḥabīb b. Aws al-Ṭā’ī, Naqā’iḍ Ǧarīr wa-l-Aḫṭal, Dār al-kutub al-‘ilmiyya, Beyrouth, sans date.
- Al-Amīn Muḥammad, Ẓāhirat al-naqā’iḍ fī l-ši‘r al-umawiyy (madḫal ‘āmm), Kulliyat al-ādāb, ẓhar al-mahrāz, Fèz, 1999.
- Bakhouch Mohamed, «L'art de la naqīḍa. Étude de la première joute du recueil attribué à Abū Tammām, Naqā’iḍ Ǧarīr wa-l-Aḫṭal», p. 48-69», Middle Eastern Literatures, vol. 14, n°1, avril 2011, p. 21-69.
- Blachère Régis, Histoire de la littérature arabe des origines à la fin du XVe siècle de J.C., Librairie d'Amérique et d'Orient J. Maisonneuve, Paris, 1990.
- Farès Bichr, L'honneur chez les Arabes avant l'Islam, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien-Maisonneuve, Paris, 1932.
- Kazimirski A. de Biberstein, Dictionnaire arabe/français, Librairie du Liban, Beyrouth, 1860.
- Al-Šāyib Aḥmad, Tārīḫ al-naqā’iḍ fī al-ši‘r al-‘arabī, Maktabat al-nahḍa lmiṣriyya, Le Caire, 1954.
- Al-Waṣīfī ‘Abd al-Raḥmān Muḥammad, al-naqā’iḍ fī l-ši‘r al-ǧāhilī, Maktabat al- ādāb), Le Caire, 2003.
- Van Gelder Geert Jan, «Naḳā’iḍ», in Encyclopédie de l’Islam2, G. P. Maisonneuve et Larose S. A., Leiden-New York: E. J. Brill et Paris, 1993, vol. VII, p. 920-921.
Voir Wasla Courrier des Arabisants N°1.